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La dette morale oubliée: « Quand les solidarités noires s’éteignent dans le bruit du présent »

Introduction

Il existe des moments dans l’histoire où la survie politique de certains peuples a dépendu de la solidarité d’autres. Les liens entre peuples ne reposent pas uniquement sur des intérêts immédiats, mais sur des héritages, des mémoires partagées et des solidarités forgées lors des moments les plus cruciaux. Dans le monde afro descendant, ces solidarités ont joué un rôle majeur : elles ont permis la fin de la domination coloniale, la chute de régimes ségrégationnistes et l’affirmation de peuples longtemps marginalisés.

Pourtant, un constat s’impose aujourd’hui : les échos politiques et sociaux de ces engagements passés s’estompent, laissant place à des silences parfois incompréhensibles. Le cas de Cuba en Afrique, celui de la solidarité africaine pendant l’apartheid sud africain ou la situation d’Haïti posent une question nécessaire : que devient la mémoire des solidarités lorsqu’elle n’est plus activée dans le présent ?

Cuba et l’Afrique : Une solidarité historique reléguée à l’arrière plan

Pendant des décennies, Cuba a dépassé le simple statut d’allié idéologique de certains mouvements et pays africains. Le pays a engagé des vies humaines, des ressources et une vision internationaliste unique dans les luttes de libération africaines. L’intervention cubaine en Afrique, notamment en Angola et en Afrique australe, reste l’un des épisodes les plus significatifs de la solidarité Sud Sud au XXᵉ siècle. Des milliers de Cubains ont combattu, soigné, enseigné, loin de toute logique de gain matériel ; cet engagement a profondément marqué l’histoire et contribué à affaiblir durablement les systèmes coloniaux et ségrégationnistes.

De nos jours, face aux multiples difficultés de Cuba, le silence du continent africain est assourdissant, et l’absence de positions africaines fortes interroge. Il ne s’agit pas de nostalgie idéologique ni de loyauté automatique, ni d’exiger une reconnaissance morale abstraite, mais d’un constat : la mémoire de cette solidarité n’est plus un paramètre visible de l’action diplomatique africaine. Le pragmatisme géopolitique a supplanté la reconnaissance historique, sans même la nommer ; une dissociation croissante s’opère entre mémoire historique et choix diplomatiques contemporains, guidés principalement par des calculs économiques et stratégiques à court terme.

Afrique du Sud : Quand l’après libération oublie ses soutiens

La lutte contre l’apartheid fut un combat continental. La victoire sur l’apartheid n’a pas été strictement nationale, mais le fruit d’une mobilisation régionale et internationale où des États africains, souvent eux mêmes fragiles, ont assumé d’importants coûts politiques et économiques pour soutenir la lutte sud africaine. Ils ont offert un appui politique, logistique et symbolique décisif au mouvement de libération, contribuant à isoler un régime fondé sur l’exclusion raciale institutionnalisée.

Trois décennies plus tard, les tensions récurrentes contre des ressortissants africains en Afrique du Sud ne peuvent être réduites à des questions sécuritaires ou socio économiques. Elles révèlent un malaise plus profond : une rupture symbolique, celle d’un récit panafricain qui ne joue plus son rôle de rappel historique et de cadre moral. Là où la mémoire aurait pu servir de garde fou, elle est absente du débat public, rarement portée par les responsables politiques ou les leaders d’opinion. La mémoire de la solidarité régionale ne structure plus la gestion des crises sociales actuelles.

Haïti : une origine célébrée, une responsabilité éludée

Haïti reste un paradoxe mondial. Son rôle fondateur dans l’émancipation noire est unanimement reconnu dans les discours, mais rarement traduit en engagements politiques durables. Son isolement prolongé et la faiblesse des réponses internationales face à ses crises successives soulignent un paradoxe : l’universalité symbolique de son héritage contraste avec la fragilité des mécanismes concrets de solidarité. Le pays paie encore le prix historique de son audace révolutionnaire, dans une indifférence internationale, y compris au sein du monde afro descendant.

Ce décalage met en lumière les limites d’une reconnaissance historique qui n’est pas relayée par des politiques régionales ou internationales cohérentes, même au sein des espaces africains.

Une crise de la mémoire politique

Ces situations révèlent moins une ingratitude morale individuelle qu’une crise de la mémoire politique collective. Plusieurs facteurs y contribuent :

Une mémoire peu institutionnalisée

Les récits des solidarités transnationales restent souvent absents des programmes éducatifs et des politiques culturelles, ce qui affaiblit leur transmission intergénérationnelle.

La domination des urgences nationales

Les crises économiques, sécuritaires et sociales orientent l’action publique vers des priorités immédiates, reléguant la solidarité internationale au second plan.

La fin des grands projets collectifs

L’affaiblissement des idéaux panafricains et tiers mondistes a laissé place à des logiques plus fragmentées, centrées sur des intérêts nationaux étroits.

Un silence des élites non compensé par des cadres citoyens

Lorsque les leaders politiques, culturels et intellectuels n’investissent pas ces questions, la mémoire collective peine à se traduire en action structurée.

Lorsque la mémoire n’est plus portée par des institutions, elle devient fragie, émotionnelle, intermittente et incapable d’informer l’action publique.

Conclusion : la solidarité ne survit pas sans volonté politique

Les silences observés aujourd’hui ne relèvent pas d’une ingratitude consciente, mais d’un affaiblissement des mécanismes qui transforment l’histoire partagée en responsabilité politique. Les solidarités historiques ne sont pas éternelles. Elles ne survivent ni au silence, ni à l’oubli, ni au simple hommage verbal. Elles exigent une réactivation consciente, politique et stratégique ; elles doivent être entretenues, transmises et adaptées aux réalités contemporaines.

Interroger ces silences n’est pas un exercice de culpabilisation, ni une réouverture des plaies du passé. C’est une invitation à repenser la place de l’histoire dans les choix d’aujourd’hui. Un monde afro descendant qui oublie les conditions de sa libération risque de fragiliser les bases mêmes de sa capacité à affronter les défis futurs.

La question n’est donc pas de savoir qui doit gratitude à qui, mais de déterminer si la mémoire des luttes communes peut encore servir de boussole collective dans un monde en recomposition, ou comment faire de cette mémoire un outil vivant, à même d’informer les choix politiques et sociaux contemporains.

Par Gervais MOUSSONGO

Expert – Consultant en Intelligence Économique & Stratégique-Influence- GéoPolitic

Managing Partner Chez ADVALYS Consulting Group

 

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