Avant toute considération, une précision s’impose, non point par pédanterie, mais par souci de rigueur intellectuelle, laquelle me paraît indispensable à tout débat de cette nature. Je m’en tiens à un principe que je considère comme cardinal, le débat doit se tenir au pied des arguments. La parole ne tire ainsi sa légitimité ni du rang, ni du statut, ni du titre de celui qui l’énonce, mais de la solidité des arguments qui la fondent. Grades, diplômes et distinctions s’effacent ainsi devant la seule autorité de la raison. Que l’on soit économiste, citoyen ordinaire ou spécialiste, la pertinence d’une réflexion ne saurait être déterminée par une quelconque hiérarchie des statuts.
C’est dans cet esprit que je souhaite revenir sur la question de la monnaie guinéenne et sur notre positionnement à l’égard du projet de l’Eco. Il y a quelques semaines, cette question avait suscité des échanges nourris, parfois accompagnés de prises de position hâtives. Le gouvernement guinéen a, pour sa part, déjà exprimé sa préférence en faveur du maintien du franc guinéen. Je ne prétends donc nullement apporter ici une quelconque révélation. Il s’agit plutôt de revenir, avec une certaine insistance, sur des positions déjà exprimées et qui me paraissent, à bien des égards, complémentaires.
J’ai suivi ce débat avec un intérêt particulier. J’ai pris connaissance de plusieurs contributions, tant écrites qu’orales, dont certaines étaient, sommes-toutes, bien argumentées. Les positions étaient diverses, favorables, défavorables ou plus nuancées, certaines modérées, d’autres plus tranchées. Cette diversité des points de vue témoigne, à elle seule, de la complexité de la question et de la nécessité d’un débat dépassionné, fondé sur l’analyse plutôt que sur les seuls réflexes de positionnement.
Ma reconnaissance intellectuelle va, à cet égard, à trois voix qui ont particulièrement retenu mon attention et dont les contributions m’ont utilement éclairé.
La première est celle, à la fois technique et lucide, de l’honorable Hamid Camara, dont l’analyse met en lumière plusieurs des implications économiques du projet.
La deuxième est celle, juridiquement rigoureuse, de mon doyen S.O. Camara Camara, dont la réflexion permet d’interroger les contours constitutionnels de l’articulation entre une éventuelle union monétaire et les exigences de la souveraineté nationale.
La troisième, enfin, est celle de mon très estimé Mohamed Seydou Toure, banquier de profession, mais avant tout un grand humaniste dont la démarche intellectuelle dépasse largement le cadre financier pour embrasser une réflexion philosophique sur l’économie.
C’est à partir de ces différentes contributions, et plus largement de la diversité des arguments entendus dans ce débat, que je souhaite poursuivre la réflexion sur la question monétaire guinéenne.
1. La multidimensionalité du débat
La question de notre monnaie nationale ne saurait être réduite à une équation purement macroéconomique. Il s’agit d’abord d’un débat citoyen, libre et républicain, dans lequel chaque voix possède une égale valeur, nul ne pouvant prétendre détenir le monopole de la vérité.
Il s’agit ensuite d’un débat juridique, qui met en regard deux logiques, celle de la souveraineté nationale, garante de l’autonomie décisionnelle, et celle de la délégation de compétences, qui constitue une modalité classique de l’intégration régionale.
Il s’agit enfin, et c’est peut-être là l’essentiel, d’un débat politique, éminemment politique, parce qu’il convoque notre mémoire historique, nos aspirations à l’émancipation ainsi que cette tension féconde entre les ambitions nationales et la volonté d’intégration continentale et sous régionale, tension que nos constitutions successives n’ont jamais cessé d’affirmer.
En définitive, ce débat est multidimensionnel, et c’est précisément parce qu’il l’est qu’il ne saurait être abandonné aux seuls économistes, fussent-ils les plus compétents.
2. Ma position : pour le maintien du Franc guinéen
Ma conviction est sans équivoque et je l’ai maintes fois répétée : je suis partisan du maintien de notre monnaie nationale. Il ne s’agit pas là d’un conservatisme d’égo, mais du souci de cohérence stratégique et de maîtrise de nos choix économiques.
Le premier argument est d’ordre économique. Relativement peu structurée, largement informelle, notre économie insuffisamment diversifiée, avec une forte dépendance à l’activité minière. L’exploitation minière représente environ 25 % du budget national (et contribue à hauteur de près de 25 % du PIB de la Guinée). L’or et les minerais (bauxite, fer) constituent plus de 90 % des exportations du pays. Les recettes minières constituent une ressource essentielle, mais une économie aussi exposée à un secteur dominant ne peut se permettre de renoncer à la maîtrise de sa politique monétaire au profit de décisions qui ne seraient pas nécessairement pleinement alignées sur ses intérêts et ses contraintes propres.
Le second argument est à la fois politique, historique et symbolique. Le peuple de Guinée entretient un rapport particulier avec sa monnaie et manifeste à son égard un sentiment réel de fierté. Parfois moqué ou stigmatisé par certains de nos voisins, le franc guinéen demeure pourtant un point d’honneur qui s’inscrit dans une histoire vieille de soixante-cinq (65) ans. Tout régime politique à Conakry sait combien il serait délicat de vouloir remettre en cause ce symbole, au risque de se heurter à une opinion publique profondément attachée à cette dimension de notre souveraineté. Car, au fond, malgré les dissensions politiques et les clivages qui peuvent traverser notre société, le peuple de Guinée demeure, dans sa grande majorité, profondément souverainiste.
Et, franchement, dans un contexte où la CEDEAO fait l’objet de critiques croissantes et où notre sous-région est confrontée à de fortes tensions internes ainsi qu’à des bouleversements politiques récurrents, l’instauration d’une monnaie commune devrait, à mon sens, être loin de figurer parmi nos priorités immédiates.
Peut-être faudrait-il d’ailleurs saisir cette occasion pour redonner à notre monnaie un nom qui nous ressemble, qu’il s’agisse du vieil et fier Syli ou du N’Demba, dont le symbole est désormais omniprésent dans le paysage guinéen. La symbolique n’est pas un luxe. Elle constitue le langage par lequel une nation se représente, se reconnaît et affirme son identité.
Mais la fierté, à elle seule, ne saurait suffire. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une discipline budgétaire rigoureuse, d’une conduite responsable de la politique monétaire, d’une diversification de nos partenaires commerciaux et d’une consolidation du franc guinéen comme instrument crédible de notre souveraineté économique.
Les nombreux projets miniers et industriels en cours ou envisagés doivent précisément nous conduire à accélérer la diversification de notre économie, à renforcer notre capacité productive et à travailler davantage sur le rayonnement et l’image économique de la Guinée. Il ne s’agit donc pas simplement de préserver une monnaie nationale, mais de créer les conditions économiques qui lui permettront de jouer pleinement son rôle.
On ne cessera jamais de le rappeler, la monnaie n’est pas un fétiche. C’est un instrument, et un instrument ne vaut que par la manière dont on le conçoit, dont on le protège et dont on l’utilise.
3. La monnaie d’intégration : un horizon prématuré
L’Eco est un projet dont l’histoire remonte à Conakry depuis 1983. La CEDEAO, qui en porte depuis lors l’initiative, ne semble pas toujours suffisamment préoccupée par l’élévation des standards, la maturité du projet ou encore la résolution des écarts persistants des États membres au regard des critères de convergence qu’elle a elle-même établis. Ces considérations constituent, parmi bien d’autres, des raisons pour lesquelles je demeure convaincu que nous avons encore un long chemin à parcourir avant d’envisager sérieusement une quelconque union monétaire, qu’il s’agisse d’une monnaie commune au sein de la CEDEAO ou, plus largement, d’une monnaie à l’échelle continentale.
Nos États sont confrontés à des défis plus urgents et plus fondamentaux, parmi lesquels l’affirmation d’une véritable indépendance politique, la consolidation de la souveraineté effective de nos institutions, l’État de droit ainsi que la protection et le respect des libertés fondamentales. Une intégration monétaire ne saurait, à mon sens, constituer le point de départ de l’intégration. Elle devrait plutôt en être l’aboutissement, le couronnement d’une intégration politique, institutionnelle et économique suffisamment mature.
Pour ne pas clore définitivement ce chapitre, disons simplement que le franc guinéen n’est pas un problème. Il constitue une solution qui attend encore d’être mieux administrée. Donnons-lui le temps, les moyens et la volonté politique nécessaires pour renforcer sa crédibilité et sa stabilité. L’intégration africaine pourra alors venir, en aucune façon comme une fuite en avant, mais comme le fruit naturel d’une maturité partagée et d’une convergence véritablement assumée.
Ali CAMARA
